Les « petits métiers »  et les artisans
ayant un rapport
avec la vie maritime provençale
du XIV° au XVI° s.

Les pêcheurs et la pêche.

Marie-Lou LAROCHE

Si Cannes au 14ème s. avait pour vocation la pêche, elle l’avait aussi par nécessité. Ce petit village, construit sur un rocher de gneiss de 45 m. d’altitude et environné de collines disposées en amphithéâtre, n’était guère propice à l’agriculture. Mais ce qui lui faisait le plus défaut c’était l’eau, il ne possédait que deux fontaines publiques dont l’une au Cannet et six puits dont quatre étaient privés. On y trouvait quelques vignes dans le quartier des Gabres et quelques terrains qui permettaient de semer un peu de blé pour que chaque foyer puisse manger du pain.

            Les plus riches des habitants étaient patrons pêcheurs, les autres marins ou matelots et comme on construisait des barques, il y avait des charpentiers-fustiers, des calfats, des cordiers, des chanvriers, un bourdiguié et un forgeron. Tous ces artisans étaient très unis, chaque corps de métiers ne pouvant se passer des autres artisans puisque la matière première sortaient de leurs mains.

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            Les pêcheurs faisaient partie des « petits métiers ». Leur vie était pauvre et très pénible ; chaque jour, vers 3 heures de matin, dans les petites rues et sur les bords de plage où habitaient les pêcheurs, les mousses criaient et réveillaient tout le quartier.

            Les patrons-pêcheurs, plus aisés puisque propriétaires de tartanes, allaient sur le môle ou par exemple à Cannes au Portissol pour voir si le vent n’avait pas manqué. Le départ des pointus [1] avait lieu à 4 heures du matin. Quand ils passaient au large de la chapelle Saint-Pierre, tous se signaient. Il était interdit de sortir le dimanche ainsi que pour les grandes fêtes : Noël, Pâques, à la Saint-Pierre, patron des pêcheurs.

On embarquait des mousses dès l’âge de 9 ans. On les envoyait en haut de l’antenne ; si jamais il venait une rafale de vent, la voile battait et manquait d’emporter le mousse. Pour s’orienter, les patrons pêcheurs ne disposaient que d’une sonde et d’un compas

            Un statut de pêche très strict réglementait cette activité. Après avoir obtenu une autorisation de pêche, les patrons payaient à chaque sortie un lourd tribut au Seigneur-Abbé, habitant le château de Cannes, à l’Abbaye de Lérins et au Seigneur de la Napoule : le droit de madier, soit la 24ème partie du prix dudit poisson. Ils réclamèrent, à de nombreuses reprises, une plus grande possibilité de pêche libre, mais en dépit de quelques amendements, les droits de pêche se maintiendront jusqu'à la Révolution.

            Ajoutons que les moines de Lérins se réservaient aussi un droit de pêche dans les eaux douces de la Siagne et des étangs de la Roubine, ainsi que les chanoines de Mandelieu (propriété du Chapitre de Grasse).

Les eaux cannoises s’étendaient du Cap d’Antibes au Golfe de la Napoule et englobaient les Iles de Lérins. Il y avait les réserves du Seigneur-Abbé de Cannes, du Monastère, des Cannois et des Napoulencs. Chacun y avait des droits et des interdictions.

            De peur des incursions des pirates, on était obligé de fréter des vaisseaux de guet à qui les pêcheurs payaient un droit de madier !

            Les pêcheurs étaient autorisés à pêcher avec des filets appelés « rissoles », filets à larges mailles ; aux nasses et à l’entremail [2] . De nombreux pêcheurs cannois pêchaient également « au lamparo », de nuit, à la lumière d’une torche, bois plein de résine, appelé « théo » . Cette lumière attirait les poissons. Mais ils pêchaient également clandestinement en rivière et en étang :

- l’anguille, au « bouiron », motte de vers sans hameçon avec laquelle ils piégeaient l’anguille, puis la laissaient tomber dans un « pare-sol » ouvert, la pointe en bas, que l’anguille visqueuse ne pouvait remonter [3] .

- la carpe à l’« aubaresta », c’est-à-dire à l’arbalète, dans la Siagne.

Le Bourdiguié.

            Il était au service du Seigneur-Abbé de Lérins. Lui seul avait le droit de surveiller et de se servir du « bordigol » [4] . Un bordigol était installé dans l’étang de la grande Roubine et un autre appelé « cannat » [5] dans l’embouchure de la Siagne. Il servait au Bourdiguié de vivier permanent.

            En 1380, la construction d’une roubine avait demandé l’association de huit pêcheurs et la somme de 527 florins. Le Chapitre de Grasse avait appelé Peyre GANTELME des Saintes-Maries et Bertrand de FORN, un languedocien, pour équiper les étangs de la Napoule et l’embouchure poissonneuse de la Siagne. Un bordigol fut construit, le Chapitre fournissant les cannes et les fascines. Les techniciens s’engageaient à fabriquer l’installation et à y travailler pendant quatre ans contre une redevance au tiers pour le Chapitre.

            Le poisson entre dans le bordigol et dépose son frai. Les migrations de poissons ont lieu de la mer vers les étangs de février à juin. A partir de juillet, les migrations se font en sens contraire, des étangs vers la mer. C’est à ce moment que l’on barre la sortie avec un engin sous-marin, formé d’un labyrinthe de filets, surmonté de claies en roseaux ou cannes s’élevant un peu au-dessus de la surface des eaux pour empêcher les poissons de s’échapper en sautant.

            En 1428, on trouve un accord, pendant quatre années, d’un droit de pêche à la bourdigue dans l’étang de la grande Roubine, accordé aux pêcheurs de la Napoule. Cet étang communiquait avec la mer lorsqu’il recevait les débordements de la Siagne. En 1622, un arrêté de Louis XIII fait état de l’insalubrité due à la fermeture progressive de l’étang et de la nécessité de maintenir une ouverture vers la mer [6]

Inquiétude pour la reproduction.

            On constate déjà une crainte du dépeuplement des mers et océans aux XIII et XIVèmes siècles et la mesure la plus efficace pour la protection du poisson s’est avérée de respecter un calendrier strict des pêches.

            Entre la Sicile et la Provence la pêche au thon est décalée : les Siciliens prenaient les thons qui revenaient du nord du 15 avril à la Saint-Jean, tandis que cette pêche était interdite en Provence de mars à la Sainte Madeleine. On limitait également l’usage des filets traînants, les « gangis », ainsi que l’emploi de certains appâts dangereux [7] .

Les pêcheurs en société.

            Dès les premières années du XIVème siècle, on voit naître une société à commun profit : association composée d’un prêteur et d’un exploitant. L’achat d’une barque et d’engins de pêche très coûteux contraignaient les petits pêcheurs à se grouper dans l’effort comme dans le bénéfice.

            Le prêteur avance une certaine somme à l’exploitant, ce dernier devant en tirer le meilleur profit pendant un an. Au terme du contrat, l’exploitant doit remettre le capital touché, plus les profits qui sont partagés entre les associés. D’après les actes notariés, on remarque que les membres du clergé figurent très souvent parmi les prêteurs.

            Il existe également association entre patrons-pêcheurs et marins-pêcheurs. Certains possèdent la moitié d’une barque et le bénéfice est de 50% pour chacun des membres de l’association. S’ils participent pour ¼, les gains sont divisés par quarts. Le contrat était d’une durée de quatre ans. Pour l’entretien de la barque et la réparation des filets, les frais étaient partagés.

            Quelques exemples : en 1267, trois propriétaires d’une barque à 8 rames et mât, antenne et voile de coton avec filet, le tout d’une valeur de 8 libres génoises, louent celle-ci à des pêcheurs pour une saison de 3 mois, à raison d’un loyer de 11 sous par mois. En trois mois, le bénéfice offre un rapport de 20,6%. Ces 20% sont, pour l’époque, le taux habituel de rémunération du capital.

            Henri Bresc cite un document d’Antibes sur l’activité de pêcheurs qui sont aussi marchands et coupeurs de bois pour le compte de l’évêque. Celui-ci, nommé Artaud, apportait, en 1380, dans une société conclue avec Antoine SARDINE [8] et deux autres pêcheurs un laut [9] , 10 florins, 50 setiers d’avoine et 25 de fèves. Les pêcheurs devaient vendre ces denrées lors du prochain voyage et la recette servirait à l’achat de deux buguières et de six entremaux, filets à bogues et à sardines. Engagés pour trois ans, ils verseraient à l’évêque ¾ des profits commerciaux selon le partage traditionnel : 1/3 des pêches et la moitié du poisson capturé au lamparo. L’évêque fournissait le bois à brûler (pour l’éclairage des lieux), même si les trois pêcheurs allaient les couper eux-mêmes dans ses taillis. De plus, les pêcheurs s’engageaient à transporter l’évêque à Fréjus ou à Nice à sa première requête. Les gains de pèche, en général, était partagés chaque dimanche entre le pêcheur et son bailleur.

Les voisins.

            En 1569, des Catalans s’installent à proximité de l’Estérel. Jaume NIRO, à Saint-Raphaël, prend à son service sept barques cannoises pour la belle saison. Chaque patron de barque reçoit de lui une avance de quatre ducats et la garantie du meilleur prix consenti sur la place, jamais inférieur à 11 gros d’argent la livre.

Organisation corporative.

            En 1428, un règlement, rédigé à Marseille, est discuté article par article, puis adopté par 26 patrons pêcheurs assemblés. Il nommait, à la tête de l’organisation corporative, quatre prud’hommes choisis parmi les anciens, qui seraient élus chaque année, à Noël, et seraient chargés de veiller à l’application des règlements sur les filets et les « ceinches » [10] . Les pêcheurs payaient trois florins le droit de tendre leurs filets aux prud’hommes. Cet argent alimentait une caisse de secours mutuel qui servait également à payer les amendes infligées aux pêcheurs lorsqu’ils s’étaient aventuré dans les eaux des Moines de Lérins. 

Le garum.

            Au XVème siècle, certaines familles ont gagné un peu d’argent en exportant du pissalat. Cette industrie locale de Cannes et d’Antibes consistait en la salaison d’anchois et de sardines. Le maquereau, la mure (mulet) étaient vendus frais ou en conserve et expédiés au Piémont. Le thon pouvait être desséché. La licence de la conserve du poisson était donnée par les regardateurs et le concessionnaire employait un ou plusieurs ouvriers. Les familles concernées par cette industrie ont pu employer une servante et sont devenus propriétaires d’un ou de plusieurs immeubles.

Artisans liés aux activités de la mer. 

Dans le registre de capitation de Cannes de 1695 [11] , il est dénombré 1 officier matelot, 17 patrons d’issaugue [12] , de pêche et de filets, 29 mariniers [13] , 123 matelots, 1 calfat-forain, 1 cordier, 1 maître fustier, 15 tisseurs à toile [14] et une dizaine de mousses, ce qui indique que Cannes tirait quelques profits de la mer.

Au chantier naval de Cannes, on construisait des bateaux à fond plat, à carène basse et de forme allongée, relevés à chaque extrémité, appelés « tartanes », équipés d’une voile latine. Ces tartanes étaient utilisées :

- pour le petit cabotage en Méditerranée où elles transportaient les poteries de Biot et de Vallauris, ainsi que les produits grassois,

- pour la pêche aux anchois et aux girelles,

- pour la pêche au lamparo,

- pour la pêche au corail,

- pour l’exportation du vin, des anchois et sardines salés, dans des amphores, des peaux brutes et des produits nécessaires à la tannerie et à la production du savon.

            Le chantier naval, établi d’abord à côté de la Rouguière, fut successivement reporté à l’est de la maison Gazielle (Splendid Hôtel), ensuite au midi et enfin sur la partie du rivage, Place des Iles (aujourd’hui devant l’agence Air France). Bien souvent la route Royale d’Italie était encombrée par la proue des navires en construction, le chantier étant situé de part et d’autre de la grande route.

Le fustier ou maître d’ache.

Le fustier était un charpentier maritime qui avait l’art de construire non seulement des bateaux mais également des charpentes de moulins. On faisait aussi appel à lui pour construire les charpentes en bois des abbayes (salle du chapitre de Cluny, par exemple). Ce dur travail était accompli tout à la main, dans des positions souvent inconfortables. C’était un artisan, mais surtout un artiste.

            Le choix du bois était tout un art. Le bois d’une coque étant très courbe, on utilisait de préférence le chêne, mais aussi l’orme et le mélèze, ce dernier pour le bordage car il avait un fil droit et se présentait en très longues pièces épaisses. Si l’on peut cintrer le chêne à la vapeur, il est impossible de le faire pour de très lourdes pièces, c’est pourquoi le constructeur recherchait « le bois tors », dit courban en Provence. Mais le chêne qui pousse en forêt a peu d’espace et monte tout droit, sans aucune de ces précieuses courbures.

            Il existait dans tous les ports au moins un constructeur et réparateur de bateaux et ils utilisaient les bois de la région : chênes verts ou pubescents ; les ormes qui présentent les mêmes propriétés que les chênes : bonne résistance à la flexion, aux chocs et aux organismes marins ; les résineux : pins, cyprès, mélèzes qui sont des bois légers, mi-durs, dont la térébenthine contenue dans la résine les rend imputrescibles et insecticides. Ces résineux étaient utilisés pour façonner les pièces longitudinales, mâts, espars [15] et bordés. L’usage de l’acacia, bois très dur, est limité à la fabrication des taquets, cabillots [16] et des membrures ployées de renfort. Parmi toutes ces essences, seul le mélèze permettait de construire tous les éléments d’un bateau.

            A Cannes, les familles ARLUC, SICARD et ARDISSON étaient constructeurs de tartanes et de polacres [17] de père en fils. En 1504, on rencontre aussi le nom de Paul PRETE comme fustier. A Antibes, dans la première capitation, Paul AUBANEL, Nicolas SENOULE, Antoine GROS, Alexandre REBEAU et Honoré AUBANEL sont déclarés « maîtres d’ache » ou « d’aisse ».

            La tartane, qui fait partie du patrimoine de la Provence, mesurait de 12 à 15 m. de long et jaugeait de 20 à 30 tonneaux. Son mât, court et trapu, portait une antenne fixée au 2/3 de sa hauteur, avec une étrave très élancée [18] .

             A cette époque, tous les artisans des bourgs et des villages se connaissaient et étaient interdépendants. Le constructeur de bateaux dépendait du forgeron qui fabriquait les cadènes (chaînes), les ferrures et les ancres ; du bûcheron qui abattait et charriait le bois pour construire les barques ; du scieur qui les coupait ; des calfats ; des cordiers ; des fileurs et tisseurs qui s’occupaient des voiles. Mais charpentiers et calfateurs étaient très liés, car il n’était point de charpentier qui n’entendait pas le métier de calfat et vice-versa.

Leurs confréries.

            Les pénitents Noirs acceptaient comme adhérents les constructeurs et les patrons de bateaux parce qu’ils étaient d’un rang social plus élevé que les mariniers ou les pêcheurs. Les maîtres d’aisse ou chefs charpentiers formaient une confrérie sous le luminaire de Saint Joseph. On peut voir à Notre-Dame d’Espérance, au Suquet, dans la chapelle dédiée à Saint Joseph, un motif en bois sculpté où figurent une scie et un marteau, rappelant la présence de la corporation. Précisons que les marins pêcheurs faisaient partie des Pénitents Bleus et fréquentaient la chapelle Saint Pierre (Sofitel actuel).

Les calfats.

            Les patrons engageaient des calfats et des charpentiers pour construire des bateaux sous leur direction. Le calfat fournissait les outils, l’étoupe, la poix navale et les matières nécessaires à son travail. Son salaire journalier était de 2 à 3 sous et il était nourri aux frais du patron. Sa nourriture était réglementée : défense de lui donner plus d’un denier de pain le matin « per pan e beure » et une obole l’après-midi [19] .

            Le calfatage est l’action de remplir les joints des bordages ou les coutures d’un bâtiment, soit celles du pont, soit celles de la muraille, avec des cordons d’étoupe. On introduit ces cordons, successivement et jusqu'à refus, au moyen d’un ciseau en fer et d’un maillet. Cela fait, on verse du brai (résine brute) en fusion, lequel, en isolant l’étoupe, l’empêche de se corrompre au contact de l’eau.

                Calfater provient du latin calefacere, calefactum qui signifie « chauffer », « flamber ». Primitivement, avant de fermer avec des étoupes et du brai les coutures de la carène, on la flambait, on la chauffait avec un feu de fagots bien secs (sorte de genêt épineux, appelé brusque, qui a donné son nom à cette opération), afin de tuer les vers, de détacher les coquillages et de faire fondre le vieux brai. Le calfat réparait ou entretenait la coque d’un navire dans un bassin, cette opération s’appelait le carénage. Lorsque cette opération était d’une certaine importance elle prenait le nom de radoub.

Il est dit, dans les statuts des calfats de Marseille et de Nice, statuts qui s’appliquaient à tout le littoral méditerranéen, que lorsque des patrons voudront « brusquer pour radouber », ils devront recourir aux seuls maîtres calfats et à leurs « fadarins » (apprentis) qui seront conduits par un « cap d’obre » (contremaître). En lisant les statuts de 1489, on constate que leur corps de métier est doté d’un monopole et qu’il constitue une sorte de service public [20] . Trois prud’hommes étaient nommés et élus « cap d’obre » pour un an. Ils devaient protéger les calfats et servir d’arbitres lors des différents survenus entre les capitaines ou patrons de bateaux et les calfats et fadarins. Ils juraient devant le viguier et les consuls de faire leur travail consciencieusement, sans fraude et dissimilation. Ils juraient sur les Evangiles de ne rien faire qui puisse nuire à la propreté du port et étaient chargés de faire « nettoyer le pont qui sert à brusquer et faire porter toute l’ordure loin du port ». Pour la première fois on fixe les conditions d’apprentissage. Les maistres devront tenir les apprentis pour trois ans et ne pourront les bailler à d’autres maistres.

            Les calfats se chargeaient aussi de la démolition des vieux bateaux. Le bâtiment devait être sorti sur la plage avant le commencement de la démolition. Les barques, à cette époque, atteignaient leur limite d’âge en une quinzaine d’années. Les calfats récupéraient tous les bois et la ferraille qu’ils devaient livrer, soigneusement triés, à l’armateur. Sinon, ils devaient payer une taxe pour payer les frais d’enlèvement des débris tombés au fond de l’eau au cours de leurs travaux.

Chaque navire marchand (grand cabotage), au XVIème siècle à Cannes, embarquait un calfat, un maître d’aisse et un cordier. Les calfats, dans les ports comme Marseille, Nice, Toulon, Ollioule et Antibes, avaient une importance qui les plaçait au-dessus des charpentiers, profession qui étaient pourtant supérieure pour les qualités exigées. Les calfats marseillais ont toujours eu une grande réputation pour leur habileté dans toute l’Europe.

Aucun calfat-forain ne peut travailler dans le port de Marseille, ce qui sera accepté en 1696 pour réprimer les exigences des calfats et charpentiers du lieu. Précisons qu’on appelait « forain » l’artisan qui n’était pas de la ville, mais de passage. A Cannes, le premier calfat que nous rencontrons dans le registre de capitation est dit calfat-forain. Etant considéré comme un objet d’ordre public, les calfats ne pouvaient sortir du Royaume pour aller s’établir à l’étranger. Ils étaient alors punis et considérés comme déserteurs.

La confrérie de Saint Elme.

            Les calfats se sentent d’abord membres de leur Communauté plus que membres de la Paroisse. En cas de conflit dans la Communauté on ne prend pas le curé comme arbitre par crainte d’un certain rigorisme clérical et l’on se réfère aux prud’hommes. Il semble que nous découvrons déjà là une position anticléricale. Pour obliger les calfats à assister aux vêpres, l’Eglise punissait leur absence par une amende d’une livre à 5 livres de cire.

            En 1550, à Cannes, on rencontre comme calfats François RIOUFFE et Anthoine RIOLPHE, ainsi qu’un contrat d’apprentissage en faveur de Nicolas ARDISSON.  Dans la capitation de 1695, sont cités Louis ARLUC, Jean-Antoine BONIFACE et Gaspar BENSE. A Antibes : Louis SICARD, Honoré REBEAU, Jean et Honoré GARDON, Balthasar ROUSTAN et Jean MAUVELLOU.

Le cordier.

            On peut voir encore aujourd’hui a Antibes la maison des Cordiers : 42 mètres de long sur 13 mètres de large. Le cordier devait disposer d’une assez grande surface pour « commettre un cordage », terme employé à cette époque pour désigner cette réalisation. A Cannes, aucune trace ; ce qui laisse supposer que le travail s’effectuait en plein air, sur la plage. Tous les 20 mètres était planté un poteau en T, portant une rangée de chevilles pointées vers le haut pour empêcher les fils de s’emmêler.

Le rouet était placé à un bout de l’aire et comportait au moins trois crochets séparés mus par une seule manivelle. A l’autre extrémité se trouvait un crochet pivotant fixé sur un poteau monté sur des roulettes. Ce poteau, appelé « le carré » était donc mobile. Le cordier allait du rouet au carré, parcourant ainsi des kilomètres, une fois sur deux à reculons, ce qui faisait dire au peuple « gagner sa vie à reculons comme le cordier ».

Quand les fils étaient tous en place, un aide faisait tourner les crochets du rouet, tandis que le cordier maintenait les fils séparés par groupes à l’aide d’un toupin qu’il tenait près du caret [21] ( voir illustration). A mesure que les fils tordus devenaient des torons [22] , il rapprochait le caret du rouet. Quand ils étaient tordus au point de vriller, le cordier immobilisait le caret et le miracle de produisait : en poussant le toupin vers le rouet, la tension des torons les tordait ensemble derrière le toupin dans le sens opposé à celui de la torsion des fils. Voilà la raison pour laquelle une corde ne se détord pas d’elle-même. Un bon cordier sait quelle tension exacte il doit donner aux fils.

En 1550, la capitation de Cannes nous donne le nom d’Andronin ISNARD, celle de 1695, ceux de Nicolas REYBAUD et d’Antoine ARIMONDOIR,  celle de 1752 en note deux, sans donner leurs noms, celle de 1765 en note douze. A Antibes, en 1695, on rencontre Emmanuel LAUREM, cordier, aucun autre n’apparaissant dans les années antérieures.

Ramendeurs et ramendeuses de filets

            Les pêcheurs cannois tiraient leurs filets sur la « Marine », aujourd’hui Allée des Platanes, autrefois des Ormeaux. C’est là que des hommes ou des femmes « ramendaient » ou confectionnaient des filets neufs, assis à même le sol, pieds nus et un orteil crispé dans une maille maintenant immobile le filet. Ils étaient contrôlés par le patron des filets.

Le procédé est, paraît-il, très simple mais prend beaucoup de temps. Il suffit d’avoir un cordage de ralingue [23] , long comme le futur filet et tendu à une hauteur convenable pour travailler. Il faut également disposer de fil en quantité et de maîtriser deux nœuds : la demi-clef à capeler et le nœud d’écoute simple.

On utilisait d’abord un morceau de bois pour former des mailles régulières et les nœuds devaient être tous noués à la même tension. Puis  fut inventée la navette : pièce de bois ou d’os présentant une entaille à un bout et une languette découpée en son milieu. Pour garnir la navette on enroule le fil autour de l’entaille et de la languette. Il est alors aisé de la passer dans les mailles et de faire les nœuds sans emmêler le fil.

Les formes et les usages des filets sont innombrables :

- la rissole qui sert à la pêche aux melets (mulets), anchois et petites sardines, a au moins 65 m. de long sur 8 à 9 m. de hauteur ou de chute. Les mailles sont assez serrées pour que les anchois ne puissent passer au travers, mais soient certains de se mailler, c’est-à-dire de se prendre entre les ouïes et les pectorales et d’y rester accrochés. Ce filet s’emploie flottant et mobile, quelquefois fixe et stationnaire. Le bateau est appelé « rissolier » et est monté par quatre ou cinq hommes [24] .

- Le filet traînant : cette pêche était pratiquée à Cannes et à Cagnes. On prétendait déjà à cette époque qu’une des causes qui contribuaient journellement à la disparition du poisson de ces rivages, était l’emploi de certains engins et filets traînants, trop chargés de plomb et n’ayant pas assez de liège pour vaincre la pesanteur du lest. Ces filets ne pouvant rester entre deux eaux, descendaient au fond, le labouraient ou le draguaient, enlevaient le frai ou l’écrasait dans la vase au milieu des posidonies et dépeuplaient ainsi cette mer du menu poisson et d’une grande partie des mollusques qui servaient de pâture aux grandes espèces [25] .

Tisseurs à toile et voiliers.

            Il ne faut pas confondre tisseur à toile et tisserand, ce dernier tissant pour confectionner des vêtements avec de la laine, du coton et du lin. Ainsi, à Grasse, il n’existait que des tisserands qui travaillaient à domicile sur un métier.

Le tisseur à toile préparait des mètres de toile de chanvre, puis de lin ou de coton, à l’usage des voiles des bateaux utilisés en Méditerranée. On y a fait beaucoup usage de voiles en toile de coton car elle dure longtemps sous un beau ciel, mais la pluie la rend très pesante car elle s’en imprègne considérablement et ne tarde pas alors à pourrir. Au XVIe siècle, on y a remédié en tannant le coton en le mettant à bouillir avec des écorces de chêne dans un bain d’eau. Ce traitement les rendait imputrescibles et leur donnait une belle couleur jaune dorée.

Les voiles de lin ne se détériorent pas au soleil et durent très longtemps. On cite des voiles ayant connu toutes les intempéries ayant duré plus de quarante ans.

La toile de chanvre était encore employée au XVIIIe siècle. Elle était ce qu’on pouvait employer de meilleur pour la force, la durée, la légèreté, enfin pour l’économie, particulièrement dans les provinces septentrionales de la France. Les Annales Maritimes signalent que les meilleures sortaient des Manufactures Royales établies à Beaufort, Angers, Agen, Strasbourg et Rennes.

Jusqu’au XVIe siècle, les voiles étaient coupées, cousues et finies entièrement à la main. Leur confection demandait de l’expérience et des compétences mathématiques, car il était important que la grande voile ait une forme aérodynamique efficace quand elle est gonflée au vent.

Au fur et à mesure du tissage, la toile était mise sur des rouleaux appelés « pièces ». L’artisan voilier découpait le tissu dans le sens vertical de la pièce, il dessinait une laize (largeur d’une étoffe entre deux lisères), à la craie, sur l’aire de son atelier, déroulait ensuite la toile pour en recouvrir le dessin, la coupait à la longueur voulue, d’un coup sec avec un couteau et déroulait la bande suivante, jusqu'à ce qu’il ait atteint le point d’armure de la voile [26] . Toutes ces laizes se recouvraient l’une l’autre et dépassaient du dessin de quelques centimètres.

Il marquait ensuite à la craie l’endroit des coutures, comme le ferait un tailleur pour un vêtement, afin de guider les femmes chargées de les coudre. Les voiles étaient cousues et finies entièrement à la main. On utilisait une grosse aiguille qu’on trempait dans une pelote de graisse pour faciliter leur entrée dans la toile, en protégeant la main avec une « paumelle », le dé des voiliers.

Un ouvrier fixait des œillets de part et d’autre de la voile pour y passer les cordages. Il rivait également un œillet renforcé avec des pièces de cuir dans les coins de la voile, car ces endroits critiques sont soumis à de gros efforts. Il sertissait les œillets avec un burin de gabier et un maillet (voir illustration).

A Cannes, on relève dans la capitation de 1558, comme tisseur de toile : Honorat PERISSOL, dit Filpo, fils de feu Guilhaume. Dans celle de 1679 : Henri PALERE. Dans la capitation de 1695 : 15 tisseurs de toile.

A Antibes : en 1695, Jean GALLIEN, Antoine CHABERT, Honoré JOURDAN, Jean-Roch GRAS, Nicolas GALLIEN, Marc BIGOT, Mathieu BERGER, François FOUCARD et Jean VALENTIN,, mais ici sans distinction entre tisseurs de toile et tisserands.

 Le corail et les corailleurs en Provence

            Depuis la Préhistoire, le corail rouge fut considéré pendant des siècles comme un « arbre de la mer », puis comme un minéral et enfin comme un animal. Il n’a cessé de hanter l’imagination des hommes, d’exciter leur convoitise, de les pousser à prendre tous les risques pour capturer cet or rouge, à la fois bijou, talisman, monnaie d’échange et objet de culte.

            Selon Pline [27] , l’or rouge se pêchait essentiellement autour de la Sicile et en Gaule, vers Porquerolle et Port-Cros. Il vantait ces îles pour la beauté des branches qui y poussaient. Dans l’Antiquité il ne s’agissait que de récolte de branches croissant à très faible profondeur, à l’entrée des grottes ou en bordure même du rivage. Les Grecs et les Romains possédaient leurs propres corporations de plongeurs nus. Ceux-ci s’immergeaient, lestés d’une pierre facilitant leur descente, et étaient largués pendant moins d’une minute. Certains plongeurs avaient l’habitude de remplir leur bouche d’huile juste avant de plonger. Ils la soufflaient par petites quantités et pendant quelques secondes cette huile modifiait l’indice de réfraction de l’eau et leur permettait de mieux voir autour d’eux.

            Les Grecs pêchaient également le corail à l’aide de filets calés sur le fond, identiques à ceux utilisés pour le poisson. Les branches de corail, accrochées par les mailles, étaient cassées dans la plupart des cas. Pendant très longtemps la plongée nue et le filet seront les seules méthodes de récolte du corail rouge.

            Pline l’Ancien nous apprend qu’elle était l’importance du trafic à l’époque romaine : « .... les grains de corail sont aussi estimés dans l’Inde, même par les hommes, que les grosses perles de l’Inde le sont par nos femmes ». Les Indiens n’en faisaient pas seulement des ornements mais portaient sur eux des brins de corail comme de précieuses amulettes. C’est encore chez eux le mode d’emploi le plus usité aujourd’hui.

Les Gaulois en ornaient leurs glaives, leurs boucliers et leurs casques. Dans la sépulture  d‘un chef gaulois, dans la Marne, on a retrouvé un collier composé d’amulettes de tout genre et de brins de corail.

Les rivages provençaux possédaient des fonds coralligènes importants qui, de bonne heure, furent exploités, particulièrement les Iles d’Hyères, principal lieu de production. On en pêchait également dans la Mer de Sicile autour des Iles Eoliennes (Lipari) et près de Cap Drepanum.

La croix de Saint-André.

            Patrick MOUTON décrit ainsi la croix de Saint-André : « la croix de Saint-André, engin inventé par les Arabes au 10ème siècle, est constituée de deux madriers de bois entrecroisés, lestés et munis de lambeaux de filet. Remorquée sur le fond, la croix arrache les branches de corail qu’elle trouve sur son passage » Cette croix de Saint-André devint l’outil de base du corailleur. Elle permet de travailler à 200 mètres de profondeur, profondeur maximale où le corail rouge peut être observé en Méditerranée. Les modèles les plus utilisés varient de 4 à 5 mètres et pèsent au moins deux quintaux. Les morceaux de filets fixés à chaque bout et au centre mesurent environ 8 mètres de long. Mais il en existe d‘autres plus petits pour les barques de 6 à 7 pêcheurs.

            En général, les pêcheurs embarquent sur une coralline [28] de 12 mètres avec quinze ou vingt marins. Citons encore Patrick MOUTON qui décrit avec précision le rôle important du « poppiere » :  « assis à l’arrière de la barque, celui-ci tient en main la corde rattachée à la croix les genoux couverts d’un épais tablier de cuir le protégeant des frottements de la corde. Cette corde transmettait à la main du pêcheur les vibrations selon les chocs provoqués par les obstacles rencontrés par la croix. Les marins suivaient ses indications pour faire avancer, stopper ou reculer la barque ». Pour le patron la croix de Saint-André était un outil précieux car elle pouvait être en service une journée entière, si le temps était favorable et si les marins qui la récupéraient n’étaient pas à la limite de leur fatigue. Si la croix se coinçait entre des rochers c’était la catastrophe, surtout si la barque était loin de son port d’attache. Il fallait alors y renoncer et la perte financière était colossale. On se contentait des plongeurs qui ne pouvaient dépasser 6 à 7 plongées dans une journée. Ils plongeaient à l’aveuglette, ignorant les lieux porteurs de corail, la nature des fonds et soumis aux brutalités du patron qui n’acceptait aucune faiblesse. Aussi, les décès n’étaient pas rares sur les corallines.

            Certains patrons embarquaient sur leur bateau quelques galériens qui purgeaient ainsi une partie de leur peine. Nous pouvons imaginer quel travail de « galérien » attendait nos pêcheurs de corail provençaux. Il est d’ailleurs décrit par un savant français, Lacaze Duthier [29] :

« On ne peut se faire qu’une idée imparfaite de ce travail si l’on ne va voir la pêche soi-même... Les matelots sont presque nus. Ils ne conservent qu’un caleçon, leur peau brûlée, noircie par le soleil, leur donne une physionomie rude et étrange. Ils chantent cependant pour s’exciter les uns les autres. Ils s’arc-boutent tantôt en appuyant la poitrine, tantôt le dessus de l’épaule et tantôt le cou contre les bras du cabestan. Alors ces malheureux, haletants font peine à voir. La chaleur du soleil fait ruisseler leur corps de sueur. Leurs yeux s’injectent, leur face, malgré sa teinte basanée, rougit vivement. Les veines de leur cou gonflées et saillantes montrent toute la puissance, l’énergie de leur action ».

            Le travail de la croix dans les fonds marins était catastrophique pour les générations futures. Les fonds, sur lesquels racle le lourd engin, sont dévastés : toute forme de vie fixée est détruite au passage de ce bulldozer. Nombre de zones exploitées se sont progressivement dépeuplées, ce qui avait justifié la mise sur pied, dès le XVIe siècle, d’une réglementation destinée à interdire l’exploitation par les croix pour des durées pouvant atteindre neuf ans. L’on estimait qu’un tel délai devait être suffisant pour la repousse des colonies.

La ruée vers l’or.

            Dès le début du Moyen-Age, le bassin occidental de la Méditerranée est le théâtre d’une véritable ruée vers l’or. Les Arabes, les Génois, les Catalans et les Marseillais se lancent dans l’aventure dès le XIè siècle. Des centres d’activité sont créés (pêche ou fabrication de bijoux) à Nice, Trapani, Livourne, en Sardaigne. La dynastie angevine favorise l’implantation des Marseillais dans les eaux de Naples. La couronne d’Aragon accorde aux Catalans le droit de pêcher en Sicile et autour de la Sardaigne.

            Aux Archives Municipales de Marseille sont conservés deux documents qui comptent parmi les plus vieux écrits que l’on possède sur cette bataille du Corail. Le premier date de 28 juin 1258. C’est un acte de reconnaissance du roi d’Aragon et de Sardaigne accordant aux corailleurs le privilège de faire transiter leurs marchandises par les frontières de son royaume sans payer de droits. Le second, rédigé le 6 octobre 1355 sur parchemin, émane de la reine Jeanne qui confirme les franchises accordées par Charles II aux Marseillais et à tous les Provençaux demeurant en Sicile ou en Sardaigne, ainsi que les privilèges à eux concédés pour la pêche du corail et des poissons.

Pendant près de cinq cents ans, les Génois, à la fois marins, guerriers, commerçants et habiles spéculateurs, vont œuvrer pour s’implanter en Corse et en Sardaigne pour en gérer l’économie. A Gènes, Naples ou Marseille, le corail constituait une excellente monnaie d’échange pour payer les divers produits acheminés depuis l’Orient, car le corail prenait la route d’Alexandrie.

En 1467, Jean COSSA, comte de Troyes et lieutenant général pour le roi René, concède la pêche sur les côtes de Provence à une compagnie italienne et vénitienne, cédant le monopole d’une exploitation réservée jusque-là          aux Provençaux. Le roi René lui-même confirma ce privilège par lettre patente du 22 mars 1468, donnée dans sa villa de Sanary. Il céda aussi à l’un de ses familiers, noble Jean OCHE, tous ses droits sur la pêche du corail entre l’embouchure du Rhône et celle du Var.

Les corailleurs cannois de 1550 à 1565.

            Le XVIe siècle fut un siècle de prospérité inespérée après la guerre de Cent Ans et c’est à cette époque, à Cannes, où l’on trouve dans les archives communales une liste importante de corailleurs. Hélas, à la fin du XVIe siècle, une épidémie de peste se déclara qui fit 2 000 morts à Cannes et 5 000 à Grasse. Pendant une période de vingt années, on ne trouve pour ainsi dire plus de documents sur le littoral méditerranéen ; même les actes notariés font défaut et les capitations de 1695, 1707, 1752 et 1755, ne font plus mention de corailleurs cannois.

Liste des corailleurs cannois au XVIe siècle :

AMORETTO LUCA de Oneilhe (Italie), habitant à Cannes

CALVI Gaspard, pêcheur de corail

FERRANDIN Honorat, pêcheur de corail

FORNAYRE Paulou, pêcheur de corail

GAZAN Bernard, marinier corailleur

GAZAN Jehanon, pêcheur de corail

GAZIELLO Guillaume, marinier corailleur

GROSSE Véran, pêcheur de corail

ISNARD Jaume, pêcheur de corail

ISNARD Vian, pêcheur de corail

JOURDAN Honorat, marinier corailleur

JUGE Nicolas de Serno, habitant Grasse, pêcheur de corail

LIONS Angelin, vendeur de corail

MARTEL Jehanon, pêcheur de corail

PREYRE Guillaume, pêcheur de corail

SICARD Bernardin, dit Gambelho, pêcheur de corail

SICARD Jehanon, pêcheur de corail

TALLADOYRE Gérard, pêcheur de corail

CALVI Jaumon, dit Janetti, pêcheur de corail

RAPHEL Barthélémy, pêcheur de corail

Antoine BERTRAND d’Antibou, patron corailleur.

CASTORINI Vivournet, 1560, pêcheur de corail au Portissol.

            Il était difficile de recruter des corailleurs car les marins provençaux étaient rebutés par ce labeur pénible, par les dangers d’une côte inhospitalière, par les attaques des corsaires et les risques de l’esclavage.  A cette époque, le notaire DARLUC de Cannes, révèle le nom de cannois pour lesquels la famille dépose chez lui le prix de leur rachat.

            Ce sont les Pères de la Trinité et de la Merci qui étaient chargés d’aller récupérer les captifs, munis du montant de leur rachat. Le prix des esclaves était variable, il oscillait entre 600 et 800 livres à Alger, Tunis et Tripoli, à 1 800 et 2 400 livres au Maroc. Les recherches étaient souvent difficiles, car beaucoup d’entre eux étaient relégués à l’intérieur des terres et on devait traiter avec les maîtres des esclaves. Si le patron les considérait comme indésirables, la transaction était plus facile ou, au contraire, s’ils tenaient à leurs serviteurs ou à leurs belles captives, ils employaient toutes sortes de procédés pour les dérober à la vue. Dans tous les cas, une grande habileté était nécessaire dans la négociation.

Rachats d’esclaves (Notaire Maître Michel Darluc, ADAM, 3 E 74)

- 1551 : Jehan Loys DALMAS,  à Alger, racheté en 1553 (f° 49 et 31)

- 1552 : Jehan MARRO, esclave en Barbarie (f° 92)

- 1554 : Barthélémy ROAZO, racheté la même année (f° 54).

La compagnie marseillaise du corail.

            Cette compagnie était dirigée par Thomas LENCHE et ses associés et employaient, en 1576, 52 patrons corailleurs pour la pêche en Méditerranée. Les ports provençaux leur fournissaient des patrons expérimentés. Les plus nombreux venaient de Cannes, Saint-Tropez et de la Ciotat, c’est-à-dire des ports voisins des parages où la pêche avait toujours été la plus active. Il en venait aussi de Cassis, d’Antibes, de Bormes, d’Hyères, de Cagnes et de Roquebrune. Les ports provençaux ne satisfaisaient pas toujours aux besoins des recruteurs et les poussaient parfois jusque sur les côtes du Golfe de Gênes. Comme le recrutement n’était pas toujours aisé, un envoyé d’Antoine LENCHE dépensa 1 350 écus d’or pour faire signer un contrat d’apprentissage à 21 patrons d’Oneglia, à 2 patrons d’Alassio et à un autre de Diano.

            Les conditions des accords entre les patrons corailleurs sont bien connues dans les archives des notaires marseillais. Les accords étaient d’abord conclus au pays d’origine des patrons. Patrons français et italiens, après avoir signé un premier accord par devant les tabellions locaux, le renouvelait à Marseille dans la maison de la Compagnie, en présence du notaire Champorcin.

            L’engagement était conclu pour une année qui commençait en avril ou mai. Les corailleurs se rendaient à Marseille aux frais de la Compagnie qui les défrayait de tout jusqu'à leur embarquement et les transportait sur ses bâtiments en Barbarie. Le capellan Pierre DAUMAS, businessman de premier ordre, vient de Cannes, en 1586, avec sept patrons corailleurs et leur gent et reçoit pour le voyage 15 écus d’or. A leur arrivée, la Compagine les régale de poisson frit qui lui coûte 24 sols. Avant de partir, les corailleurs recevaient deux sommes d’argent, l’une en prêt, l’autre en don. La somme avancée était de 60 livres en 1570, de 72 livres en 1575, de 95 livres et 1576, de 50 écus d’or en 1586 et 1588. Le don s’élevait ces deux années à 10 écus d’or.

            La somme avancée devait être remboursée dans l’année par une certaine quantité de corail, payée à un prix déterminé par la Compagnie : 34 sols la livre. Ce corail devait être rendu à Marseille au risque des patrons. Ceux-ci devaient fournir dans leur année une quantité minimun de corail : six quintaux par exemple, sans quoi la somme donnée par la Compagnie devait lui être remboursée en corail. Le produit de la pêche appartenait pour les deux tiers à la Compagnie, pour l’autre tiers aux patrons.

            La Compagnie du Corail installe des comptoirs, véritables réseaux de contact, à Bougie et à Bône, puis en Tunisie où une puissante famille de l’aristocratie génoise s’installe également. Le patron cannois Monnet de la Ribe, qui commandait un bateau en 1583, s’installe en Barbarie en 1592. Mais il fallait compter également sur les immenses réserves de corail offertes par les eaux corses.

            En 1695, Marseille était un centre de travail du corail comme en témoigne cette missive envoyée à l’Intendant du Roi par le sieur REMUSAT, propriétaire d’une manufacture de corail : « ... je fais vivre dans la prospérité, que ce soit ici ou à Cassis, 400 ouvriers ». Marseille, dès 1581, employait 132 ouvrières pour gratter le corail. Les novices recevaient 1 sol par jour, la majorité 2 sols et demi et les contremaîtresses touchaient 3 sols et demi. Les maîtres corailleurs travaillaient le corail bien nettoyé par les ouvrières et prêt à être ouvré. Leur principale besogne consistait à tenailler, c’est-à-dire à le couper en menus fragments et à tourner les morceaux, pour en faire des grains qui servaient à la fabrication de colliers, de bracelets et de patenôtres (chapelets). Ils recevaient 10 à 12 sols par jour en 1568, 15 pour les plus experts. Les apprentis touchaient 6, 3 et 2 sols. Le travail cessait du 11 avril au 12 octobre, les patrons n’embarquaient plus car les plongeurs avaient besoin d’un long repos, souvent victimes d’accident de décompression ce travail étant épuisant.

Droits à payer et chiffres des entrées.

            L’entrée dans le port franc de Marseille était grevée d’un droit de douane. Il était perçu par la ville au nom du roi. Il existait en outre un droit de gabelle sur les coraux qui coûtait 25 livres par an en 1567. En 1591, le gallion Sainte-Claire transporte 15 000 livres de corail, en 1587, 32 000 livres. La Compagnie entretenait un agent en permanence à Alexandrie, car c’était là qu’elle vendait le plus cher son corail.

Chiffres des entrées, relevés sur le Registre de la Compagnie :

- 1578-1579 : 44 973 livres

- 1579-1580 : 44 052 livres

- 1580-1581 : 21 601 livres

- 1581-1582 :   3 133 livres (année de peste)

- 1582-1583 : 23 829 livres

- 1583-1584 : 20 752 livres

- 1584-1585 : 18 391 livres

- 1585-1586 : 20 038 livres

- 1586-1587 : 19 765 livres

- 1587-1591 : 128 619 livres

            La pêche annuelle d’un bateau était en moyenne très sensiblement en dessous des chiffres de ce tableau. C’était un beau résultat quand la récolte atteignait 500 livres, la cause, disait-on, venant de l’infériorité de certains patrons et des équipages. Pour que la prime de 10 écus d’or qu’ils avaient reçue au départ reste leur propriété, les patrons devaient dépasser les 69 quintaux stipulés dans le contrat.

            Les Annales Maritimes nous relatent la pêche au corail en 1821, dont voici les principaux passages :

- Alger, octobre 1821 : la pêche au corail, pendant la dernière saison d’hiver, a été exploitée par trois bateaux français d’Ajaccio, « La Vierge des Carmes », « la Sainte Marie » et « le Saint-Joseph », avec 9 hommes d’équipage chacun. Le premier a récolté 90 kilos de corail, le second 50 et le troisième 103.

- Pendant l’été de 1821, la pêche au corail a été exploitée par 30 barques françaises, 70 sardes, 39 toscanes, 85 napolitaines et 19 siciliennes, en tout 241 barques montées par 2 274 hommes d’équipage, jaugeant 1 023 tonneaux. Elles ont récolté 42 100 kilos de corail pour une valeur approximative de 4 163 piastres fortes ou 2 400 000 francs

            Aujourd’hui, une trentaine de corailleurs français sont en activité et se répartissent entre le continent, la Corse et les pays du Maghreb. S’ils ont disparu des eaux de Marseille, il en reste encore une poignée sur la côte varoise et deux ou trois dans le secteur de Nice. En Corse, ils se partagent la côte Ouest, les environs de Girolata, le golfe d’Ajaccio et le littoral qui s’étend de Tizzano à Bonifacio. En Afrique du Nord, on les retrouve en Algérie, plus rarement en Tunisie et au Maroc. Tous travaillent au rythme d’une saison de six à huit mois, en fonction des conditions météorologiques et de la fatigue du corailleur. Les bouteilles d’oxygène ont grandement amélioré l’exploitation des fonds marins. Une saison bien remplie compte de 120 à 140 plongées, parfois jusqu'à 180 lorsque le travailleur est à l’air. Ils prennent quatre à cinq mois de repos, tant pour l’organisme que pour le psychisme.

Dans quelle classification range-t-on le corail ?

            Un jeune chercheur marseillais, PEYSSONEL, au XVIIIe siècle, fait une découverte qui sera combattue par l’Académie Royale des Sciences, par le naturaliste Réaumur et d’autres savants. Laissons-le parler : « Au mois de février 1725, me trouvant à La Calle sur la côte de Barbarie, je fis  fleurir le corail dans des vases pleins d’eau de mer et j’observai que ce que nous croyons être la fleur de cette prétendue plante n’est au vrai qu’un insecte semblable à une petite ortie ou poulpe... J’avais plaisir à voir remuer les pattes ou pieds de cette ortie et ayant mis le vase à une douce chaleur auprès du feu, tous les petits insectes s’épanouirent... L’ortie étend ses pieds et forme ce que nous avons pris pour pétales de la fleur... Le calice de cette prétendue fleur est le corps même de l’animal avancé et sorti de la cellule ». C’est en Angleterre et non en France que finira par être publié son long « Traité du Corail » A Paris, Jussieu réhabilitera le médecin, suivi par ... Réaumur qui acceptera la classification du corail dans le règne animal. Depuis, les découvertes se sont succédées et nous savons, entre autres, qu’à la troisième lune de mars toutes les barrières de corail se mettent à pondre pour devenir des petits polypes gélatineux, sécrétant un squelette calcaire, qui seul subsiste à leur mort.

            Pour conclure, on peut dire que le bassin méditerranéen a été le théâtre d’une ruée vers l’or rouge très tôt jusqu’au XVIIIe siècle. On a la preuve qu’il servait de monnaie d’échange au XIIIe siècle et que cette pêche, à cette époque, était une activité collective qui contraste avec l’individualisme d’aujourd’hui.


____________________________

            Nous avons essayé de vous faire participer à la vie de ces artisans encore bien proches de ceux d’aujourd’hui et de leurs soucis de voir s’appauvrir leur Méditerranée. Demain même risque de revêtir un aspect nouveau dans cette nouvelle Europe qui veut faire disparaître le patrimoine provençal en détruisant les pointus ou tartanes construits avec tant de compétence et d’amour.

Livres consultés

MOLLAT Michel, Histoire des Pêches Maritimes en France, Privat, Toulouse, 1987.

MOLLAT Michel, La vie quotidienne des gens de mer du IX° au XVI° s. Hachette, Paris, 1978.

SEYMOUR John, Métiers oubliés, Ed. « Chêne », 1985, traduction de Guy LETENOUX, 1984.

REYBAUD Chantal, Un siècle de Traditions Maritimes, Serre, Nice, 1987.

HILDESHEIMER Ernest, Les Pêcheries de la Napoule et de Mandelieu, Equipe des Historiens Cannois, 1953.

ROUBAUDI, Garum ou pissalat, Nice Historique, 1950.

BRESC Louis, Pêche et coraillage aux derniers siècles du Moyen-Age, 5ème rencontre Internationale d’Archéologie et d’Histoire, Antibes, 1984.

Les ANNALES MARITIMES, 1821, T 45.

MASSON Paul, La Compagnie du Corail, Baratier, Imp. du Sémaphore, Marseille, 1908.

MOUTON Patrick, Le Corail Rouge, Ed. « Autre Temps », 1993.

Fonds DHUMEZ,  ADAM, 4 J/ 48.

Illustrations



[1] On compte encore aujourd’hui, de Sète à Menton, 1465 pointus.

[2] Filet à bogues et à sardines.

[3] Archives de Monaco - Interrogatoire du 28/02/1513 : «  ... il dit avoir vu certains bouviers, armés de vers, pêcher les anguilles au bouiron, quand la Siagne était trouble ».

[4] Bordigol : écluse à poissons.

[5] Cannat : barrage  en roseaux entrelacés allant verticalement depuis le fond jusqu'à 80 cm. au-dessus de l’eau. Il était maintenu par de forts piquets d’une rive à l’autre.

[6] Cité par HILDESHEIMER, in La pêche à la Napoule et Mandelieu.

[7] En 1725, l’intendant du Languedoc interdit les filets traînants ; il doit renouveler l’interdit 3 ans plus tard. En 1754, l’autorité décrète la « proscription absolue du gangui » et ordonne la destruction des barques. Une centaine de bateaux sont ainsi détruits et précipitent tous ces pêcheurs dans la misère.

[8] Sardine : tiré du latin Sardinia = Sardaigne.

[9] Provençal lahut, tartane.

[10] Sangle de traction que chaque pêcheur se met sur l’épaule pour  haler un filet sur la plage (DHUMEZ H. Mélanges inédits relatifs au passé du pays cannois, Cannes, 1961, p. 60.

[11] AC Cannes, CC 15.

[12] Provençal eissaugo, long filet de pêche, formé d’une grande poche et de deux ailes (TDF, Mistral 1, p. 852a).

[13] Marinier : celui qui conduit le bateau.

[14] Il n’est pas fait de différence entre les tisserands et les tisseurs à voile.

[15] Espar : longue pièce de bois utilisée comme mât.

[16] Cabillot : cheville à laquelle on amarre les manœuvres courantes.

[17] Bateau à voile carrée.

[18] N° 89 de Chasse-Marée, juin 1995 et Petit Perroquet, n° 17, automne 1974.

[19] AD B.-d.R., 1317, B 1518, f° 68.

[20] ADAM - Fonds 359 E, reg. 16, statuts rédigés en provençal.

[21] Caret : dévidoir des cordiers et gros fil de chanvre servant à fabriquer les cordages pour la marine.

[22] Toron : du latin torus, corde : réunion de fils de caret tordus ensemble.

[23] Ralingue : du néerlandais râr-lik, cordage de vergue et cordage auquel sont cousus les bords d’une voile pour les protéger et les renforcer.

[24] Henri de la Blanchère,  Dictionnaire général des pêches. Delagrave, 1926..

[25] ROYER Armance, La pêche sur la côte des Alpes-Maritimes,  in Nice Historique, 1949, p. 67, note 8, qui cite un texte des ADAM CC 77bis, p. 5.

[26] Les voiles latines ont de 18 à 20 m² de surface.

[27] Pline, Histoire naturelle,  XXXII, II, ed. Nisard

[28] Coralline : nom des barques voilées qui depuis Ajaccio, Calvi et Bonifacio, partaient sur les bancs de corail de Sardaigne ou des côtes africaines.

[29] Histoire naturelle du corail, 1844.

 




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